UNITE ET VARIATION DANS LA LANGUE BASQUE

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Abstract


This article represents the results of the work over the Basque Atlas carried out under the auspices of the Basque Language Academy (Bilbao / Bayonne). The text contains a detailed description of the material collecting method, the goals and objectives of this work. The article shows that the need for this kind of dictionary is currents but for a number of reasons, that are analyzed in the presentation, this project could not be realized until 1980-s. The work on the atlas are lasting up to the present moment. The atlas reflects language variability at different levels of its structure (lexical, phonetic / phonological, mor-phological and syntactic). The article analyzes variants of the Basque language, depicts the processes of creating a single language standard, explains the reasons for choosing a certain idiom which serves the basis to the standard. The author shows that, in spite of very special provisions of the Basque language as isolate type of language, from the point of view of genetic typologies, it has something in common as for the lexical forms motivation with its neighboring languages.

INTRODUCTION L’atlas linguistique basque, vaste chantier à la charge d’Euskaltzaindia, Académie de la langue basque (Bilbao/Bayonne) a pour objet l’étude de la variation des objets linguistiques en synchronie sur un domaine géographique donné (multilingue dans notre cas), étude relative à la seule langue basque, sur tous les cantons de la langue (lexique, phonétique/phonologie, morpho-syntaxe). Cet atlas est tardif, quand on le compare à la production atlantographique des langues romanes voisines. L’inexistence d’une université en Pays Basque, la précarité des études de bascologie, la pénurie de chercheurs, un contexte politique peu favorable en Espagne, indifférent en France, tout a contribué jusqu’à date récente à ce que le projet ne puisse être mis sur pied avant les années 80 grâce à l’Académie de la langue basque et ses chercheurs, l’Académie ayant obtenu un financement adéquat de ce projet. L’atlas est arrivé juste à temps pour relever un lexique comparable à celui étudié par les atlas précédents, en particulier celui qui traite des activités économiques traditionnelles juste avant la mécanisation de l’agriculture et des moyens de locomotion. L’atlas a donc fait le choix délibéré de faire ses enquêtes auprès de témoins, hommes et femmes, relativement âgés tout en recourant aux technologies des années 1990 pour le traitement des données et de leur publication. Cet atlas se situe dans la troisième génération des atlas de France en se référant à la typologie proposée par J.P. Dalbéra. La première période est représentée par l’Atlas linguistique de la France de Gilliéron, avec en arrière-plan la méthodologie de Worter und Sachen et Gilliéron développe la notion d’aire linguistique. La deuxième école est celle des Atlas Linguistiques de la France par régions dont un des meilleurs représentants est l’Atlas de Gascogne sous la direction de Jean Séguy, X. Ravier, J. Allières. Dans la période plus récente, l’atlas basque, par exemple, informatisé dès le début, développe un réseau de points dense, une réflexion sur la méthode d’enquête (dont l’utilisation de termes proposés au témoin), l’enregistrement sonore des enquêtes (4000 heures) une cartographie plus lisible, la possibilité de fournir des données pour la dialectométrie. Cet atlas linguistique constitue un lourd chantier qui a pris plusieurs années en f onction de l’amplitude des enquêtes menées, sur un domaine géographiquement réduit cependant. Le questionnaire est composé de 2875 items qui a été appliqué sur 145 communes de part et d’autres de la frontière politique entre France et Espagne et entre la communauté autonome du Pays Basque et la communauté de Navarre, tant pour des raisons scientifiques que diplomatiques. Ce réseau est très dense puisqu’environ une commune sur trois du domaine basque est un point d’enquête de l’atlas. L’enquête a été menée en basque pour le lexique, à partir de la traduction pour la morphosyntaxe par des stimuli en français ou en espagnol. L’enquête a été rallongée du fait que le basque étant une langue à déclinaison, il a fallu pour les substantifs doubler les réponses généralement données à un cas quelconque de la déclinaison par une réponse donnée à l’absolutif indéfini. De plus, après que le témoin ait fourni sa propre réponse, nous avons sollicité les réactions du témoin en lui proposant d’autres réponses plausibles, selon la méthode des faits négatifs inspirée de Van Gennep (1934) et Xavier Ravier (1965) en particulier (Aurrekoetxea, 1986). Au total les 4000 heures d’enregistrement (alors sur bande magnétique et maintenant sur support informatisé) ont permis de classer plus d’un million de réponses notées en alphabet phonétique et qui sont répertoriées dans les 7 volumes actuellement parus sur un total de 12 volumes prévus. Outre les réponses, des milliers d’autres séquences d’intérêt linguistique ont pu être données en phonétique et qui sont sur une base de données de l’Académie de la Langue Basque. Une bonne part de la production orale des témoins est transcrite en orthographe non normalisée. Ces informations sont d’ordre linguistique (niveau de langue, localisation des termes, métaphores, comparaison, fréquence d’usage, remarques métalinguistiques), ou d’ordre encyclopédique (technologie, récits, mythes). Les réponses sont organisées par affinité dont rend compte une sorte de simplification opérée par la lemmatisation. Les réponses sont donc regroupées soit par étymons différents ou motivations distinctes et à l’intérieur de lexies de même origine par une différenciation touchant soit l’apparition ou non d’un morphème, celle d’un ou plusieurs phonèmes, l’application ou non d’une règle phonologique, la présence ou non d’une caractéristique phonétique. Le lecteur doit avoir pr ésente à l’esprit la notion importante que le niveau de lemmatisation n’est pas le même d’une carte à l’autre. Sur une carte mononyme comme la désignation de la ‘fourmi’, les détails d’ordre phonético-phonologique sont nombreux. Par contre si les lexies sont très nombreuses comme pour la question ‘têtard’ ou ‘papillon’, il est difficile de descendre dans le détail de la forme de chaque lemme. Le géolinguiste a donc opéré une typisation des nombreuses variantes d’un mot qui forment une succession d’aires colorées sur une carte. Il crée des mots-types, dont chacun peut avoir une aire avec ses couleurs ou ses hachures. Il peut ainsi voir en étendue ce que l’étymologie lui propose en profondeur. Le choix de ce mot-type est parfois délicat mais si possible il doit représenter une forme existant réellement à moins que le chercheur ne soit obligé de poser une forme plus abstraite forgée par lui pour y intégrer davantage de variantes. La cartographie ne fournit pas point par point la forme phonétique de la réponse donnée sur le point d’enquête comme dans les premiers atlas. Ce détail de chaque réponse par commune est donné en face de la carte par un responsaire ou liste des réponses, en alphabet phonétique. Par contre le fonds de cartes est divisé en polygones de Voronoï, la zone d’implantation du lieu d’enquête n’étant pas un point mais un polygone. Les frontières géographiques détaillé es de chaque commune sont modélisées et débordent sur la surface des communes qui ne font pas l’objet de points d’enquête. Ce fonds de carte permet selon nous de mieux faire apparaître les aires linguistiques qui donnent à voir l’étendue de superlemmes, autrement dit d’une forme linguistique lissée représentant des formes linguistiques très proches mais cependant qui peuvent varier peu ou prou et dont le détail est donné dans le responsaire. Nous pensons que la lisibilité de la carte est meilleure sans trop solliciter, dans le sens négatif que peut avoir ce mot, la perception du lecteur dans un sens ou un autre. Cela ne nous permet pas de nier qu’il n’y ait pas une part d’interprétation dans nos cartes et nous croyons plutôt nécessaire de la revendiquer. Sur chaque point d’enquête une couleur massive en aplat correspond au superlemme correspondant à une réponse de rang 1. Si une deuxième réponse a été donnée, elle est représentée par une couleur hachurée et si la réponse a été sollicitée, un cercle de la couleur correspondante est tracé sur le polygone du point d’enquête. Un des avantages économiques de cette cartographie en est le format d’atlas bien plus réduit que les atlas précédents. On l’a dit, il est demandé à un auteur d’atlas de mettre en lumière la variation linguistique, les formes endémiques, plus que l’unité de la langue ou les formes empruntées à la koine. Diverses cartes l’illustrent. Un point de vue nominaliste est très attaché à l’étude du détail, des micro-aires et consacrer du temps et de l’argent à des cartes mononymes ne paraît guère raisonnable. L’atlas accentue donc la différenciation mais cependant les données de l’atlas indiquent que les faits linguistiques qui permettent de repérer la typologie de la langue basque sont moins soumis à la variation que le lexique. En cela l’atlas confirme les intuitions et affirmations de la plupart des dialectologues. La langue basque est agglutinante, sur tout le domaine, et marquée par une morphologie luxuriante. Or la déclinaison montre une remarquable unité de la langue; sur une douzaine de cas de déclinaison, si on excepte l’ergatif pluriel et le sociatif, les dialectes indiquent une grande unité. La très forte liaison entre les actants ou arguments à l’intérieur des formes verbales est visible uniformément dans tous les dialectes à l’exception, dans le détail, de quelques variantes concernant l’ordre d’insertion des index de personnes. C’est ainsi que la distribution des verbes synthétiques et périphrastiques connaît aussi une variation par dialectes. UNITE ET PERMANENCE Nous allons citer quelques faits qui démontrent l’unité de la langue dans ses structures essentielles même si la variation n’y est pas absolument exclue. Précaution oratoire: l’atlas est en cours de publication et personne n’a encore à ce jour travaillé toutes les cartes produites pour en tirer des observations générales. On voudra bien lire les remarques suivantes comme des prémices avant une récolte plus organisée. Pour la déclinaison on relève la permanence et l’unité des divers cas; à chaque cas correspond la même marque casuelle ou postposition liée : 0 (soit zéro) -k, -ri, -rik, -ren, -ko, -n, -tik, -ra, -gatik, -z, -kin/-gaz; -rentzat/-rendako, -tzat. Le maintien de l’opposition indéterminé vs singulier/pluriel reste constant malgré une certaine érosion plus liée à l’âge des locuteurs qu’à la différenciation dialectale. Plusieurs marques casuelles peuvent s’additionner dans la surdéclinaison. J. Allières cite le cas d’un enfant de Saint-Jean-de-Luz qui répond à sa mère lui demandant avec quel enfant il est en train de jouer: ponetarekilakoarekin. Ce qui signifie ‘avec celui qui a un béret’. Le naturel avec lequel cette forme complexe est donnée fait penser à la notion de «simplexité» proposée par Alain Berthoz (2009) qui est «l’ensemble des solutions trouvées par des organismes vivants pour que le cerveau puisse préparer une action et la projeter malgré la complexité des processus». A. Berthoz signale ces principes simplificateurs comme n’étant pas des caricatures ni raccourcis ni résumés mais de «nouvelles façons de poser les problèmes». Sans doute une étude détaillée signalerait-elle une moins grande adresse des locuteurs actuels pour jongler avec la surdéclinaison, même si parallèlement je crois constater une inflation de marques casuelles (uniques) là où les locuteurs traditionnels n’y avaient pas recours. La présence massive de l’ergatif caractéristique du basque par rapport aux langues voisines reste indéfectible. Cependant à l’ergatif pluriel, les formes orientales situées en Pays basque de France et en Navarre et celles situées en territoire espagnol en Gipuzcoa et Biscaye se distinguent. A cette nuance près, les cas essentiels comme absolutif, ergatif, datif et partitif ne souffrent pas de variation. Quelques cas sont matière à changement, avec la posposition -kin ou -ki sur tout le domaine sauf en biscayen qui propose -gaz à l’ouest du domaine pour le sociatif. La carte 1 montre une division dialectale possible sur les données de la morphologie nominale à partir d’un dendrogramme. Carte 1: variation de la morphologie nominale (Aurrekoetxea, Videgain, à paraître) Dans le verbe, il y a ‘intégration’ dans la forme conjuguée des actants correspondant à l’absolutif, à l’ergatif, au datif (plus l’allocuteur parfois) selon un ordre pouvant varier en fonction des tiroirs verbaux. Le phénomène reste massif mais la variation peut toucher l’ordre des indices. Ainsi dans dugu ‘nous avons’, au présent, le dernier indice -gu correspond au pronom gu ‘nous’ et il est situé en finale de cette forme verbale à deux actants au présent. Mais au passé, genuen, ‘nous avions’, ce même pronom gu est représenté par g- mais cette fois à l’initiale de la forme verbale. Il peut y avoir désaccord sur cet ordre. Ou bien si on veut passer de ‘je l’ai’ dut à ‘je les ai’ avec pluralisation de l’objet à l’absolutif, la plupart des dialectes jouent d’un infixe -it et fournissent ditut tandis que le dialecte occidental, le biscayen, propose un élément pluralisateur différent, -z- et le place en fin de forme verbale: dodaz. Au passé, les choses se compliquent puisque ‘je les avais’ se dit généralement nituen mais nebazan en biscayen. Nous noterons ici la différence de perception entre le linguiste qui repère une certaine unité de construction dans les deux formes et l’intuition du locuteur ou de l’apprenant basque qui perçoit une grande distance entre les deux formes. Le verbe basque a généralement sur tout le domaine une forme composée, participe + auxil iaire. Les marques aspectuelles portées par le participe sont présentes sur tout le domaine, que l’évènement soit accompli (lagundu, ‘aidé’) soit en cours de réalisation (laguntzen), soit à venir (lagunduko). Il n’y a pas de variation dialectale d’importance sur la morphologie sauf que la marque de futur (en fait une marque de génitif locatif, -ko ou génitif possessif, -ren, peut varier. De plus ce qu’on appelle le radical verbal (lagunt), utilisé avec certains auxiliaires, et ne signalant rien quant à l’aspect, a quasiment disparu en Pays basque d’Espagne et souffre d’une grande érosion dans les autres dialectes. L’agglutination verbale est marquée partout par des morphèmes signalant la modalité comme -te et -ke, ou -teke, les dialectes orientaux étant plus conservateurs sur ce point. Le basque connaît des verbes synthétiques ou périphrastiques et on y relève une inégalité dialectale, les dialectes orientaux utilisant moins les formes synthétiques. Nous pensons aux verbes egon, ‘rester’, ekarri ‘porter’, soit inutilisés, soit défectifs. Cependant un verbe comme jakin ‘savoir’ n’est partout utilisé que sous la forme synthétique. Les tiroirs verbaux sont les mêmes sur l’ensemble des dialectes: da, date, zen, zateen, -litz, litzateke, rôle de d-, z-, l-, -b. Les formes conjuguées de troisième personne commencent au présent par un z- dont on discute la fonction de marque de tiroir verbal et ou de personne. Le biscayen seul ne possède pas cette consonne et oppose eban, ekien, eustan à zue n, zekien, zidan. Dans les formes bipersonnelles absolutif-datif à datif de troisième personne, le biscayen se distingue aussi par l’absence d’une consonne z- et oppose yako à zaio, zako. Des «initiatives» analogiques signalées en biscayen historique pour former un tiroir verbal combinant impératif présent et hypothétique comme zaitekez, egikezu, en complément de zaitez et egizu respectivement ‘soyez’ et ‘faites’, ne sont plus constatables et notre atlas n’a rien relevé de ces formes. On les mettra au compte des formes avortées, dans le dossier des possibilités d’évolution interne des langues. Toutes les formes verbales conjuguées au passé se terminent par un morphème n à quelques rares exceptions près. Il faut tout juste noter que le futur synthétique (date, duke) n’existe plus que dans les dialectes orientaux ou que ces formes sont utilisées ailleurs plutôt avec une valeur conjecturelle. Date veut plutôt dire ‘il sera’, futur, en souletin, oriental et plutôt, ‘il doit y être’, conjecturel dans les autres dialectes et si on l’utilise, à comparer à l’emploi du futur français pour marquer la conjecture; ‘il n’est pas venu ce matin, il sera malade’. Tous les dialectes manifestent la présence de quatre combinaisons d’actants dans le verbe: nominatif seul (type da, zedin, baledi dabil, bedi), nominatif + datif (type zaio, zekion, zabilkion, balekio, bekio), ergatif + nominatif (type dut, dezaket, balu, dirot, neike, daramat, beza), ergatif + absolutif + datif (type dio, zion, diezaio, balio, egiozu, zekarkion, biezaio). On peut présenter ainsi ces quatre combinaisons (inspirées d’Allières, 2000 et de Bottineau, 2010): - Soit l’absolutif seul est présent comme seul argument; gatua ibiltzen da ‘le chat se promène’ - Soit l’absolutif et le datif sont combinés, plutôt pour des structures d’affect ou mouvement; gatua hurbiltzen zait; emazte hori agradatzen zait, ‘le chat s’approche de moi’, ‘cette femme me plaît’. On notera que cette combinaison est plus ou moins en voie de désaffection sur l’ensemble des dialectes, surtout dans ceux orientaux. - Soit l’absolutif et l’ergatif sont combinés; gatuak sagua hiltzen du, ‘le chat tue la souris’. Avec intervention de l’ergatif (sujet) sur l’objet à l’absolutif. - Soit l’ergatif, l’absolutif et le datif sont combinés surtout pour des actions de transmission et de don. Gatuak aztaparraldia eman dio saguari, ‘le chat a donné un coup de griffe à la souris’. La carte 2 montre l’unité de l’ordre des actants dans la forme verbale de présent réel du verbe edun ‘avoir’, correspondant à ‘je le lui ai’. La dite formule ‘Pro drop’ ou absence des pronoms autour de la forme verbale, clitiques compris, comme dans naiz, ‘je suis’, sans présence du pronom correspondant à ‘je’, ou bien dans badakit, ‘je le sais’ sans présence des pronoms correspondants à je et le, s’applique régulièrement sur tout le domaine sauf cas particuliers. Pour les auxiliaires seconds, la fragmentation dialectale est affirmée. Le dialecte occidental, biscayen, recourt à l’auxiliaire egin, les autres à -ezan et à l’est du domaine est encore pratiqué l’auxiliaire de potentiel -iro. Ainsi ‘que nous mangions’ sera partout dit jan dezagun sauf en biscayen qui propose jan daigun. Pour ‘il le ferait’, les dialectes centraux proposent jan lezake, le biscayen jan lei(ke) et les dialectes orientaux peuvent proposer jan liro en plus de jan lezake, cette dernière forme tendant à supplanter jan liro. De plus dans les dialectes centraux, en Guipuzcoa surtout, l’atlas rend compte d’un phénomène qui s’accélère selon lequel jan lezake est de plus en plus remplacé par jango luke, avec disparition de l’auxiliaire -ezan. La présence de l’allocutif est visible sur tout le domaine mais en diminution au centre et à l’ouest mais il est massif en particulier sous la forme du traitement respectueux ou poli propre des dialectes orientaux. Il ne faut pas confondre les formes allocutives avec les formes tutoyées ou vouvoyées, dans lesquelles la deuxième personne est actant. Dans la conjugaison allocutive, il s’ajoute à la forme verbale conjuguée portant déjà les indices de personnes (absolutif, ergatif, datif) un élément supplémentaire correspondant à ‘tu’ ou ‘vous’ singulier. Pour le ‘tu’, on distingue la marque ka pour les hommes et na pour les femmes. Le ‘vous’ singulier est représenté par zu, lequel peut être doublé d’une forme palatalisée xu, pour un traitement dit ‘affectueux’ en bas-navarrais. Les dialectes orientaux, en Basse-Navarre et Soule, disposent donc massivement de toute cette batterie qui fait qu’une forme neutre non allocutive comme dakot, ‘je le lui ai’, connaît quatre formes allocutives, diakonat, diakoat, diakozut, diakoxut. Hors des dialectes orientaux, on n’utilise que les formes bâties sur ‘tu’’, pas sur ‘vous’. La morphologie est luxuriante mais organisée partout sur les mêmes schémas. Il y a variation sur le blocage de l’allocutif, celui-ci étant possible dans les subordonnées en biscayen, (occidental) mais pas dans les autres dialectes. Pour des raisons sociolinguistiques qui visent depuis quelques générations à plus ou moins stigmatiser l’emploi de ces formes allocutives, celles-ci sont en net recul selon des modalités dont l’atlas ne peut donner toutes les nuances. Sur la difficulté de l’enquête en morphologie verbale, Michelena avait averti: «Sólo quien lo ha presenciado puede creer que un lingüista con gran experiencia en encuestas sobre el terreno se haya topado con una barrera infranqueable al tratar de conseguir del informador la formas no alocutivas del presente del auxiliar intransitivo, «soy», «eres» etc». Il faut en cela remercier les témoins de leur patience et de leur dextérité qui nous ont permis d’obtenir réponse à toutes les questions de la morphologie verbale. L’ordre des mots SOV dans gatuak sagua hiltzen du est constatable dans l’atlas mais n’a pas fait l’objet d’une question spécifique. La syntaxe est sujette à peu de variation et nous n’y insistons pas. On voudra bien prendre en compte que si les remarques précédentes sont brèves, elles concernent des points essentiels de la structure de la langue et indiquent assez une grande stabilité des phénomènes observés. En conclusion partielle de la permanence et en forme de transition vers la variation en langue basque, nous recourons à l’exemple suivant pour montrer que dans les deux phrases Dagün igantin borthin nükek vs Datorren domekan mendixen egongo nok, en dialectes souletin et biscayen, le matériel lexical est varié alors que l’architecture morphosyntaxique est quasi identique marquée par les éléments D-N-N-N-K. Les deux dialectes sont périphériques, le souletin à l’est, le biscayen à l’est. Le sens est ‘Je serai à la montagne dimanche prochain’. Dagün igantin borthin nükek Datorren domekan mendixen egongo nok Vient qui dimanche le dans montagne la dans serai je (à toi) Le lecteur remarquera que l’ordre des mots est le même dans les deux dialectes, et par ailleurs fort différent de celui des langues romanes voisines, en fait l’ordre inverse dans cet exemple. Montrons les similitudes: La marque d- en initiale du premier mot signale une forme verbale conjuguée au présent en troisième personne. Le -n de finale du premier mot signale une proposition relative (à gauche en basque). Les deux -n en finale du deuxième mot correspondent eux à la marque casuelle de l’inessif, que celui-ci concerne le temps (igantin, domekan, ‘dimanche’) ou l’espace (borthin, mendixen, ‘montagne’). La marque -n en début du dernier mot est un indice correspondant au pronom de première personne (ni, ‘je’) tandis que le -k en finale du dernier mot signale dans les deux énoncés une forme allocutive d’une deuxième personne tutoyée de sexe masculin. La variation entre les deux énoncés marque la phonétique, la phonologie et le lexique, peu la morphologie nominale, peu la morphologie verbale et pas la syntaxe. Ainsi en phonétique, le souletin indique une voyelle [y] et une occlusive aspirée [th] dans borthin. En phonologie, la déclinaison signale des différences de traitement des séries e + a, et i + a. Il est probable aussi que le /rr/, toujours vibrante multiple en biscayen (datorren), soit uvulaire dans borthin en souletin surtout chez les locuteurs moins âgés. La morphologie verbale signale que dagün et datorren correspondent au m ême schéma de formation sur deux formes lexicales différentes. Par contre le futur présente une différence pour ‘je serai’. Le souletin utilise encore une forme de futur synthétique sur le verbe izan, ‘être’ mais que le traitement allocutif (ou implicatif ici) transforme en forme du verbe edun, avec un infixe -ke- signalant le futur. Ce -ke- est absent de la forme egongo nok en biscayen où le futur est marqué non sur l’auxiliaire mais sur le participe egongo par la forme -go. Le biscayen recourt donc à une forme périphrastique participe + auxiliaire. Le lexique est le plus variant et montre un partage des emprunts entre les dialectes. Pour ‘venir’, le biscayen donne etorri (datorren) et le souletin avec dagün un verbe défectif non utilisé au participe. Pour ‘dimanche’, le biscayen recourt à l’emprunt domeka < (DIES) DOMINICUS et le souletin au terme autochtone igante (différent cependant de la forme des dialectes centraux, igande, par le traitement par assourdissement de la séquence n+d > nt). Enfin pour ‘montagne’, le biscayen donne mendi, terme commun à tout le territoire. Le souletin connaît aussi ce mendi, mais il opère ici une différenciation dans le cas d’une montagne élevée par le terme borthin, qui est un emprunt (PORTUS, fr ‘port’, esp. ‘puerto’). Enfin pour ‘être, rester’, dans nükek il faut voir une forme conjuguée du verbe izan, tandis que le biscayen egongo laisse manifeste la présence du verbe egon ‘rester’, le biscayen ne pouvant recourir à izan que comme auxiliaire. Nous pensons que ce bref exemple montre assez que la variation est manifeste et tangible pour tout auditeur ou lecteur de ces énoncés, alors même que les structures de base de la langue sont assez fixes mais extrêmement discrètes quant à la perception que peut en avoir quiconque veut comprendre ces énoncés. Il permet évidemment d’envisager toute une discussion sur le degré de séparation qui peut marquer deux parlers tenus ou non pour langues différentes ou seulement dialectes distincts. Nous ne pouvons traiter la question ici. VARIATION L’atlas accorde la part belle à la variation lexicale. Toutes les cartes que nous évoquons ici sont consultables sur internet sur le site d’Euskaltzaindia, Académie de la langue basque. Les cartes montrent que cette variation concerne non seulement le nombre de signifiants pour chaque question posée mais que la variation peut être plus fine: la lexie est classiquement marquée par la variation en phonétique-phonologie, par la dérivation mais il peut y avoir création de géminés sémantiques, apparition d’emprunts, de calques. Le rôle de la motivation sera signalé comme élément de variation. Enfin la variation peut toucher la connotation, les emplois phraséologiques dont surtout la comparaison et les expressions figées. A la différence de nombreux atlas qui ne disposaient pas d’enregistrements des enquêtes, nous avons pu recueillir des informations d’ordre encyclopédique qui aident à comprendre la variation ou la justifient du point de vue des locuteurs. Nous y incluons des récits étiologiques ou mythes qui signalent à la fois la variation ou la transformation tout en étant repérables comme faisant partie de mythes du fonds européen. Dans les exemples qui suivent nous pensons montrer quelques types de variation lexicale. Parfois la variation lexicale est nulle et nous produisons des cartes mononymes (pour des raisons économiques, pas scientifiques, généralement, ces cartes ne sont pas mises en valeur et un responsaire suffit). C’est l’exemple des cartes ‘serpent’ avec pour seule réponse suge (ou sube) ou bien ‘lièvre’ qui montre la seule réponse erbi, sauf quelques emprunts à l’occitan tels que llepere. La variation peut se manifester par la présence de deux lemmes distincts: la carte ‘jeudi’ expose les réponses ortzirale/ostirale (traitement varié du rhotacisme) et eguen. La variation peut montrer trois lemmes comme la carte ‘hérisson’: sagarroi, triku, kirikiño. La variation peut montrer de très nombreux lemmes, comme dans les questions ‘têtard’ et ‘papillon’. Cependant cette présentation à partir du seul nombre de lemmes ne montre pas que la variation ne touche pas que la quantité. En effet, un même lemme peut donner lieu à un très grand nombre de formes variées quant à la phonétique-phonologie, ainsi que le montrent les cartes ‘fourmi’, ‘lézard vert’, ‘hêtre’, ‘frêne’. Cette variation peut concerner un emprunt et illustre le traitement phonétique d’une séquence venue du latin. Ainsi le ‘hêtre’ est partout désigné par un emprunt venu du latin FAGUS selon les variantes pago, phago, bago et fago. En termes diachroniques, il peut arriver que la présence de trois lemmes provienne de la collision de deux lemmes premiers. Nous y reviendrons dans la carte ‘puce’. Sur une carte à plusieurs lemmes, il peut arriver que tous ou seulement une partie d’entre eux soient motivés ou arbitraires comme dans la carte «chevreau» dans laquelle on relève une forme arbitraire comme pittika, qui contraste avec un nom composé auntzkume clairement bâti sur ahuntz ‘chèvre’ et ume ‘élève (petit d’animal)’, ou avec un dérivé comme ahüñe formé de ahuntz, ‘chèvre’ et un diminutif. Sur une carte à plusieurs lemmes, il peut arriver que tous ou seulement une partie d’entre eux soit des emprunts. La carte ‘laurier’, voit s’opposer ereñotz à l’emprunt erramu. La carte ‘bécasse’ signale un emprunt bekada général en Pays basque de France sauf en Soule et un oillogor, littéralement ‘poule sourde ‘ motivé par la surdité prêt ée à ce gibier. Sur une carte à plusieurs lemmes ou non, il peut arriver que la forme du mot corresponde à une motivation commune à plusieurs d’entre eux ou à des termes connus dans d’autres langues voisines ou éloignées. Une des motivations principales de l’orvet est la prétendue cécité de cet animal dans sugeitsu (Dalbéra, 1997), tout comme la belette est désignée comme andderejer, ‘jolie dame’, ou erbiñude, ‘nourrice, sage-femme’ ou ogigaztai, ‘pain et fromage’ et on sait que les désignations et croyances relatives à cet animal sont souvent liées, à la parenté, la naissance ou la reproduction. Pour la ‘coccinelle’ la couleur rouge est représentée dans la majorité des désignations. La question des cartes inverses ou le même signifiant a des signifiés très divers, sera traitée en fin d’atlas. La variation peut toucher aussi une partie du signe. Ainsi la relation hyperonyme/ hyponymes met en lumière la présence d’un même signifiant qui peut être, hyperonyme ici, hyponyme là. La carte ‘truite’ montre que le mot arrain désigne en général le ‘poisson’ en général, donc l’hyperonyme, mais sur des espaces ré duits, uniquement la ‘truite’, hyponyme. Plus généralement, les cartes peuvent montrer un découpage plus fin des signifiés. Les cartes ‘bois de chauffage’/’bois de construction’ en témoignent qui opposent généralement egur et zur comme leña et madera en castillan ou legna et husta en occitan. Ceci concerne le langage technique mais pas seulement. Nous avons examiné récemment des cartes dans lesquelles nous pouvons découvrir que des signifiants au premier abord obscurs peuvent s’expliquer par des motivations communes aux signifiants utilisés dans d’autres zones. C’est ainsi que les désignations de l’épouvantail se limitent à celles d’un insecte, d’un croquemitaine ou être magique, un masque ou un personnage de carnaval. Ceci nous permet d’expliquer une forme comme khüso à la lumière du nom de l’insecte kükhüso, lui-même lié à la base *COC, utilisée dans bien des langues d’Europe dans la désignation des insectes [Bec 1962]. Les cartes signalent des formes motivées dont on peut se demander si elles ne relèvent pas plutôt de la synonymie explicative que de la désignation proprement dite. On songe aux témoins en situation de « détresse lexicale’ pour reprendre l’expression de Jean Séguy. La phraséologie peut elle aussi varier d’un dialecte à l’autre, toutes choses étant égales par ailleurs. Ainsi si la fourmi est désignée partout par une variante de la même lexie, la phraséologie la concernant est différente. Xinaurri lana litt. ‘travail de fourmi’ signifie sur la plus grande partie du domaine ‘travail constant et opiniâtre’, et l’on pense à la fourmi des fables, mais il peut arriver en souletin que l’expression veuille dire ‘travail nul et insignifiant’. Plus généralement, les comparaisons, métaphores et expressions figées construites sur la même lexie peuvent varier de sens, exister ou ne pas exister, en fonction de l’espace. Il est difficile pour un atlas d’en rendre compte par la carte mais notre base de données fournit des informations sur ce type de variation dont on ne voit pas pourquoi elle devrait être reléguée aux oubliettes. Aussi bien, nous nous permettons d’élargir la notion de variation à un champ plus étendu et qui concerne les récits étiologiques, contes ou mythes recueillis en cours d’enquête. Moscou n’est peut-être pas le lieu idéal pour que je fasse appel aux travaux sur les contes et les mythes de Vladimir Propp et Claude Lévi-Strauss pour ne citer que ceux-là. Je voudrais cependant donner quelques exemples de variation pour lesquels il faudrait sans doute parler de transformations mais dont la dimension géographique demeure selon mes enquêtes. Ainsi si la carte ‘pivert’ montre une assez grande stabilité lexicale, de nombreux récits mythiques sur l’oiseau annonciateur de pluie varient quant au protagoniste (au sens de Propp). Si sur une bonne partie du domaine c’est le pivert appelé okhilo qui est l’oiseau lié à la pluie ou à la sécheresse, dans la province voisine de Soule, ce n’est jamais le pivert mais un oiseau de proie qui semble puni et souffrir de soif. Dans les récits étiologiques de Basse-Navarre, le pivert est puni pour ne pas avoir voulu nettoyer une fontaine avec les autres oiseaux, et c’est par exemple le corbeau, noir, qui n’a pas peur de se salir etcqui travaille à sa place. Mais sur d’autres espaces c’est ce même corbeau qui est puni pour ne pas avoir voulu accomplir ce travail. On le voit, la variation dépasse largement le niveau lexical. Et l’espace basque. Voici deux versions, avec traduction, de l’oiseau de pluie. Le témoin de Juxue en Basse-Navarre fournit: Erten da: «To! okhiloa ai duk arbolari kokha, okhilia egarri, euri inen dik!». Okhiloak etziela nahi putziain xahatzen ari eta gio okhiloa egarri zela eta edaten zien gisala ostoetarik erori ura, euria ari zelaik bakharrik eta koskaka ari delaik arbolari: «To egarri duk! Euri nahifite!». Okhiloak zangoak biziki garbi ditu: etzielakotz nahi putziain xahatzen ari. Eta gio ahatik egarri ederrik pasatzen. Erten, erten. «Eztuk nahi zikhindu, egarriaekila egarriaeki-lan egoin hiz!». On le dit: «Tiens! le pivert est en train de cogner dans l'arbre, le pivert a soif, il va pleuvoir». Que le pivert n'avait pas voulu nettoyer la mare et puis que le pivert était assoiffé et qu'il buvait seulement, paraît-il, l'eau tombée des feuilles, et quand il cogne l'arbre: «Tiens! Il a soif! Il veut pleuvoir!». Le pivert a les pattes très propres. C'est qu'il ne voulait pas nettoyer la mare. Et ensuite cependant il passe par de belles soifs. On le dit, on le dit. «Tu n'as pas voulu te salir, tu resteras assoiffé»! Sur la commune d’Alçay en Soule ce n’est pas le pivert qui entre en scène: Ez, aphobelatzak bai; hua entzün düzia zentako kurritzen aitzen den... Gisala manhatü zizün behin aska bat beitzen zihkin, huraintako xahatzea; hoi leheneko erran xaharra entzün dit. Aphobelatzak xaha lezan hua Jinko Hunak manhatü zizün eta izigarriko azpi ederrak titzü hak, holli holli holliak. Lotsa züzün zikhint. Etzizün e hunki nahi izan. Beliak egin zizün hak ezpeitzian zikhint-zia arriskatzen ; nik e entzütia dit hola eta Jinko Hunak erran ziozün: «hik üztail-agorriletan bethi kwik kwik » errekondo hoien gainti. Lehenoko xaharrer dit entzün artzañ xahar eli bati. Hek hala khuntatzen ziküzien gü haur ginelaik borthian, erran hoi. Non, la buse oui, celle-là avez-vous entendu pourquoi elle est toujours en train de circuler? Paraît-il, on lui avait ordonné, étant donné qu'une auge était très sale, de la nettoyer. Ceci est un vieux dit que j'ai entendu. Le Bon Dieu avait commandé à la buse qu'elle nettoyât cette auge, mais la buse a des cuisses très belles, très très très jaunes. Elle avait peur qu'elle ne se salît. Elle n'avait pas même voulu toucher à l'auge. Le corbeau quant à lui il l'avait fait parce qu'il ne risquait pas de se salir ; moi aussi je l'ai entendu comme cela et le Bon Dieu lui avait dit: «Toi en juillet et août tu seras toujours à faire kwik kwik», tout au long de ces bas de vallées. Je l'ai entendu dire aux anciens, à beaucoup de vieux bergers. Eux nous le contaient ainsi quand nous étions enfants, en estive, ce dit... Nous avons recueilli à propos de la question ‘menthe’ des récits faisant état du mariage comme résultat d’une stratégie matrimoniale. Ici encore, au lieu de la menthe, ce peut être une autre plante qui sert de critère de bonne terre dans la propriété où se marier, comme ortie ou hièble, et le futur beau-père a beau être aveugle, il sait cependant se rendre compte de la qualité de cette terre. On songe à Bourdieu et ses premiers travaux sur le célibat des domestiques dans le Béarn voisin du Pays Basque. Dans d’autres cas il peut y avoir convergence ou déconnection entre récit étiologique et désignation. Il n’est pas donc pas étonnant que là où l’orvet est appelé sugeitsu soit ‘serpent aveugle’, un récit signale qu’il a été puni par Dieu parce qu’il lui avait annoncé qu’il mordrait tout ce qu’il verrait. Dieu le rend aveugle. Mais plus curieusement, le même récit a été recueilli là où l’orvet est appelé siraun (motivation pas claire) ce qui appelle à envisager d’autres hypothèses. On le voit, je tente donc une intégration de la variation sur un e chaîne étendue partant de la forme de la lexie jusqu’à son contenu sémantique et ses emplois dans le discours social y compris le discours mythique. On peut y voir une certaine inconscience mais je demeure persuadé que la variation ne concerne pas que les phénomènes de phonétique-phonologie, ni même la seule sémantique. Nous ne traitons pas ici de la typologie des aires, principale, dense, discontinue, petite, périphérique qui constitue en soi une problématique. Nous voulons revenir sur un exemple de mouvement lexical en présentant la carte de la question ‘flea/puce/pulga’. Elle propose un exemple de ‘coexistence pacifique’. La carte montre une tripartition claire. Sans entrer vraiment dans la diachronie que l’atlas n’étudie pas directement, nous parions sur la présence initiale de deux formes kukuso et variantes sur tout l’ouest du domaine, de couleur bleu vert ou violette, et d’une forme, peut-être moins ancienne, ardi, en Biscaye et en dialecte biscayen, de couleur ocre. Il est fort possible que kukuso soit à mettre en relation avec la base *COC utilisée dans bien des langues européennes pour désigner des insectes de petite taille. Carte 4: ‘flea’/’puce’/’pulga’, EHHA I, carte 30 Nous faisons l’hypothèse qu’il a existé une isoglosse à la limite de ces deux formes. Qui dit isoglosse dit ligne de séparation de deux objets linguistiques. Mais dans le cas qui nous occupe, cette ligne a cessé d’être une ligne pour devenir une surface sur laquelle ce sont les deux formes en concurrence qui ont été réunies par le moyen de la composition. En effet, la surface en vert, désormais aussi vaste que celle en ocre, représente une forme arkakoso constituée de la jonction de ardi+kukuso. La disparition de la deuxième voyelle -di du premier terme correspond à une loi de composition commune à tous les dialectes. On peut prévoir, si Dieu prête vie à la langue basque, et si la puce n’est pas totalement éradiquée et ne sera plus à nommer, que cette forme secondaire arkakoso, ou variante arkakuso, forme composée, phagocytera les deux autres formes simples à plus ou moins long terme. En conclusion, la variation est plus évidente dans le lexique que pour ce qui touche à la morphologie verbale ou nominale ou à la syntaxe. Ce n’est pas une surprise. La variation lexicale forte montre cependant toute une gradation, depuis la forme de la lexie, ses motivations, ses origines (emprunts ou calques), la phraséologie. La variation atteint aussi les discours sur la lexie dont les récits mythiques construits sur ces lexies. Cependant une bonne part des motivations observées sont comparables à celles des langues voisines, ce qui plaide pour une certaine unité culturelle bien que la langue basque ne fasse pas partie de l’ensemble linguistique indo-européen.

Charles Videgain

IKER, Université de Pau et des Pays de l’Adour Euskaltzaindia, Académie de la langue basque, Bayonne

Email: charles.videgain@univ-pau.fr
Chateau Neuf, 64100, Bayonne, France Videgain Charles, Doctor of Philology, Honorary Professor of the University of Po and the Ladura Country, Research Fellow at the IKER Laboratory of the National Center for Scientific Research, Vice President of the Basque Language Academy; scientific interests: Basque language, dialectology, ethnolinguistics, geolinguistics

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